L’ÈRE DE L’INDIFFÉRENCE

QUAND LES VIES HUMAINES NE COMPTENT PLUS

«L’indifférence est le plus grand danger qui menace l’humanité.»

– Elie Wiesel

carte blanche du directeur

Jonathan Lo Buglio, novembre 2025

Un monde qui s’habitue à l’insupportable

Chaque jour, le monde perd un peu plus de son humanité. Pas parce que le mal triomphe, mais parce que le bien se tait. Nous vivons à une époque où la souffrance ne choque plus, où les tragédies se succèdent dans les médias sans soulever d’émotions, où l’humain s’efface derrière les statistiques. Ouragan en Haïti, tremblement de terre en Afghanistan, massacre au Soudan: autant de catastrophes brisant la vie de millions de personnes et pourtant, presque aucune visibilité dans les médias. En Ukraine ou à Gaza, bien que les médias en parlent beaucoup plus et malgré un nombre de victimes toujours plus grand, notre attention s’effrite. Après de longs mois de conflits, l’émotion du début est remplacée au mieux par de la lassitude, au pire par de l’indifférence. 

Dans tous les cas, que ce soit une crise oubliée ou extrêmement médiatisée, nous nous habituons à l’horreur des chiffres qui rendent anonymes les histoires individuelles. Les neurosciences appellent cela « l’engourdissement psychique ». Plus nous sommes soumis à des drames, moins notre cerveau réagit et moins nous sommes capables d’empathie. Pourtant, derrière les chiffres et les images, se cachent des vies brisées d’enfants, de femmes et d’hommes.

Soudan: la guerre invisible

Exemple le plus frappant d’une crise oubliée : le Soudan, où une guerre déchire le pays depuis près de deux ans. Plus de 150.000 morts, 10 millions de personnes qui ont fui leurs foyers. Des villages brûlés, des viols utilisés comme armes de terreur, des enfants enrôlés de force dans les milices et la famine qui frappe chaque jour. Les massacres sont d’une telle ampleur qu’ils peuvent se voir grâce aux images satellites… Et pourtant : aucun sommet, aucune première page dans la presse, aucun cri, aucune manifestation. Le Soudan est aujourd’hui la plus grande crise humanitaire du monde, et la plus oubliée. Dans le silence du désert, les cris étouffés des femmes et des enfants rappellent au monde qu’il a cessé d’écouter.

Gaza: la guerre en routine

Malgré la surmédiatisation, à Gaza, les bombes tombent depuis plus de deux ans… Les atrocités du 7 octobre ont fait place à une surenchère de violence qui alimente un cycle sans fin. Des quartiers entiers ont été rasés, des familles entières effacées. Plus de 60.000 morts, des milliers d’enfants disparus, des hôpitaux transformés en ruines, des ambulances, des journalistes et des travailleurs humanitaires pris pour cibles, des femmes accouchant dans les décombres et la famine utilisée comme arme de guerre. Le monde regarde… s’habitue… et détourne les yeux. Alors oui, des gens manifestent et les dirigeants parlent de “cessez-le-feu humanitaire”. Mais dans les faits, l’aide est bloquée, la population meurt de faim, de soif et d’indifférence. Quand les chiffres remplacent les visages, l’humanité recule d’un pas.

Les crises oubliées : un effacement collectif

Ces deux exemples ne sont malheureusement pas des cas isolés. En République Démocratique du Congo, 7 millions de déplacés survivent dans l’ombre d’un conflit interminable. En Haïti, les gangs règnent sur 80 % de la capitale, pendant que les civils supplient pour un peu de paix. En Afghanistan, les femmes disparaissent des rues et des écoles, mais plus personne ne s’en indigne. Nous vivons dans une ère où la compassion s’épuise. Nous sommes saturés d’images, anesthésiés par l’abondance d’horreur. Nous voyons tout et ne ressentons presque rien.

Le monde à crédit moral

Pendant ce temps, les dépenses militaires explosent, alors que l’aide humanitaire s’effondre. En 2024, seulement 35 % des besoins humanitaires mondiaux étaient financés selon l’ONU. Des millions d’êtres humains meurent non pas faute de solutions, mais faute d’attention. Nos choix collectifs disent tout : l’économie avant la vie, la peur avant la justice, le confort avant la conscience. Pourtant, selon une étude conjointe de l’ONU et de la Banque mondiale, investir dans la prévention des conflits en agissant sur les causes profondes – pauvreté, exclusion, injustice – permettrait d’économiser jusqu’à 70 milliards de dollars par an, tout en évitant que des situations de tension ne dégénèrent en guerres ouvertes. (source : Pathways for Peace) 

Retrouver la boussole humaine

J’en suis convaincu : tout n’est pas perdu. Dans chaque soutien que nous recevons, dans chaque organisation qui agit sans visibilité ni moyens, dans chaque citoyen qui refuse la résignation, l’humanité survit. Elle vit dans les écoles improvisées du Soudan, dans les cliniques de fortune de Gaza, dans les bénévoles qui continuent d’y croire malgré tout. 

Car face à tant de douleur, il n’existe pas de neutralité morale. Se taire, c’est choisir le camp du plus fort. Regarder ailleurs, c’est abandonner ceux qui n’ont plus la force de crier. Retrouver notre humanité, c’est refuser la banalisation de la souffrance. C’est reconnaître que la solidarité n’est pas une option, mais une responsabilité. Car sans humanité, il n’y a plus de paix, plus de progrès, plus d’avenir.

«L’humanité ne se perd pas d’un coup. Elle s’effrite, chaque fois que nous restons silencieux.»

– Jonathan Lo Buglio

Face à l’injustice, votre soutien compte. Chaque geste permet de renforcer la solidarité et de protéger les plus vulnérables.